André R. est avant tout mon grand-père, verrier à Versailles sur la seconde génération familiale, son propre père, né au XIXème siècle ayant repris l’atelier et l’activité de son propre patron d’alors. Il s’agit du métier de vitrailliste. Ce n’est d’ailleurs qu’au 19ème siècle que l’appellation « vitrailliste » est apparue. Avant et durant des siècles les verriers créant des vitraux pour des édifices religieux ou civils s’appelaient simplement « verriers ». Ce n’est que parce que l’on a voulu distinguer les différents métiers relatifs au monde du verre que de nouvelles appellations furent créées.

Cet André n’eut pas la vie facile durant son enfance. En France, certaines familles élevaient leurs rejetons à la dure et il fit de même avec ses propres enfants. Pour élever le débat il faut une possibilité de synthèse, un arrêt dans sa vie, un temps de réflexion pour essayer de tenter une sortie sur l’éducation reçue, ne serait-ce que pour stopper un jour la malédiction. Mais il est possible, qu’issu d’un milieu d’artisans où gagner sa vie rimait avec labeur, cet André n’ait pas opté pour une réflexion plus personnelle sur l'éducation. Il éleva donc ses fils avec la même rigueur que son père. Il les éleva aussi dans le désir de les voir perpétuer le savoir-faire familial. Etre verrier de père en fils, c'était une vraie réussite. Comme Molière mourant sur scène (ou presque) mon André de grand-père s’était juré qu’il mourait debout devant son établi... il en fut autrement. La vie est dégueulasse. Souvent.

Le système des marchés français durant les années 80 a modifié la donne des appels d’offre et un certain nombre d’artisans, tous métiers confondus, a décliné ou a fini par stopper ses activités. Mon grand-père fut de ceux-là. Dans un premier temps il freina son activité, débaucha quelques éléments de son personnel et fini par perdre la raison. Celle-ci avait été déjà fortement ébranlée à la mort de son fils préféré.

La mort de ce fils contamina tous les membres de la famille, ainsi que l'on peut se l’imaginer, ce décès arrivant de manière brutale juste avant la naissance de la première petite fille, enfant d’un des frères restants, ma sœur aînée. Un homme s’en va un autre arrive, dit-on. De souffrances en aveuglements, d’obstinations stériles en choix malheureux, mon grand-père perdit ses dernières illusions sur la vie familiale, son métier de verrier et les possibilités d’avenir de celui-ci en France. Il fit plusieurs crises et finit par s’emmurer dans une déraison alarmante pour sa femme et ses fils desormais quadragénaires. Aucun ne reprit la suite de son affaire, même si chacun d’entre eux durant sa jeunesse avait goûté aux arcanes du métier... tous optèrent pour d’autres horizons. Dégoûté de tout mon grand-père leur donna raison et la messe fut dite.

Jusqu’au moment où une seconde petite fille, commença des études aux Arts Appliqués pour apprendre justement ce même métier.

Voici le nœud de mon histoire d’André.

Ce grand-père qui n’eut jamais d’intimité avec ses petites filles ou si peu, ce grand-père que j’aimais à ma manière et qui m’a si fortement influencée à son insu. De lui j’ai appris à aimer le jazz, la pipe à tabac et l’art du vitrail, n’est-ce pas formidable ? Le plus triste, par contre, réside dans le fait qu’il n’en su jamais rien.... rien de tout ce qui peut meubler ma vie de toujours. Une fois, une seule fois, il m’adressa la parole sans même me regarder, dos tourné, pour me demander si j’étais sujette au vertige, parce que, précisa-t-il, dans le métier de verrier, c’est totalement handicapant. J’ai balbutié une réponse négative, non je ne n’étais pas sujette au vertige ! le rassurant ainsi sur ma motricité. Il quitta la pièce sans ajouter un mot de plus. Il avait livré son message par delà sa démence ; il reconnaissait par là ma formation et mon choix de vie professionnelle, m’informait en même temps qu’il en avait conscience et, à sa manière, s’inquiétait de moi. Cet instant s'inscrivit durablement dans ma mémoire. Rester sur une impression de rendez-vous manqué pour ce que j’aime grâce à lui sans le lui avoir jamais dit, ces quelques moments tranquilles que j’ai pu vivre petite lorsque je passais des week-ends chez lui et ma grand-mère, m’imprégner sans en avoir conscience du jazz qu’il écoutait à la radio en fumant sa pipe le soir, voici ce qu’il me reste. Pourquoi lui et personne d’autre pour ces souvenirs ? Pourquoi avoir associé son métier, pour lequel je n’ai pourtant que peu de souvenirs de visite dans son atelier de vitraux, le jazz et la pipe... ? Tout est lié dans mon enfance en hachures.

Lhanne - Janvier 2013