Il est vingt trois heures.
L’assemblée est grande, le verbe haut.
Plus encore au fur et à mesure des verres vidés et délaissés.
Certains hochent affablement la tête à la gesticulation d’histoires importantes racontées.
Ou alors, ceux là, esseulés dans la multitude, tentent du regard l’amorce amie d’une attention.
Peu de visages me sont connus.
Le brouhaha ignore encore la musique sourde, tapie, qui attend son heure, celle où elle enchaînera les corps.
Et puis je le vois : d’abord un mouvement de foule se fendant devant une onde puissante. Droit vers nous.
Et puis il est là : corps massif à la démarche volontaire ; et surtout ce regard vif, pétillant, ce sourire presque carnassier ou malicieux, je ne sais pas, indéfinissable.
Il fond sur toi. Tu n’avais rien remarqué. Il te prend dans ses bras, t’écrase sur sa vaste poitrine de toute sa joie de te revoir et plaque un énorme baiser sur ta bouche. Il ne te lâche pas de son effusion exaltée. Il jubile et fanfaronne ; il te taquine. Eclats de voix, tapes dans le dos, cheveux ébouriffés : toute une mise en scène exubérante.
Tu te débats.
Tu sembles si petit, dépassé. Cela ne te ressemble pas.
En un bref instant je t’ai vu adolescent : vous, cela faisait trente cinq ans que vous vous n’étiez vus ; nous, cela nous fait vingt cinq ans de vie commune.
Et un bref instant ton visage a repris de la couleur, tes joues se sont moins creusées, le front s’est lissé.
Un bref instant tu as perdu ton assurance d’homme mûr établi, face à ce raz de marée d’amitié.
Tu t’écartes.
Il est vingt trois heures dix.
Tu t’es repris. Tu as remis ton costume de quinquagénaire.
Mais depuis ce bref instant, je vois en-dessous de ta carapace ton jean effrangé.
Et depuis ce moment, ton sourire est devenu plus lumineux.

Domlic - décembre 2008